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Le Pacte libanais. Le message d'universalité et ses contraintes.
Ce livre peut-être abordé au moins sous deux angles : celui de l'histoire récente du Liban et des efforts qui ont été entrepris pour résoudre ses conflits interconfessionnels, celui de la théorie politique car la plupart des études qu'il contient montrent la préoccupation de l'auteur, professeur de droit et de sociologie, de renouveler l'approche du problème des minorités en étudiant les diverses possibilités qui s'offrent de leur assurer un traitement égal tout en sauvegardant l'unité nationale. Cet aspect sera retenu ici car il est aujourd'hui d'une grande portée. La mondialisation a en effet relâché les liens traditionnels de cohésion à l'intérieur des Etats ; en favorisant les plus forts, cette évolution conduit facilement à l'oppression des groupes plus faibles et à leur ressentiment à l'égard de l'idée nationale ; elle contredit de plus l'aspiration à l'égalité au point de provoquer tensions et révoltes au sein des nations au détriment du bien commun de tous et de chacun.
Il est commun de dire que nous vivons dans une société pluraliste ; encore faut-il noter que ce mot peut revêtir plusieurs significations. L'Angleterre est un pays pluraliste régi par un système d'alternance majoritaire ; mais celui-ci ne peut convenir à un pays où se trouvent des communautés ethniques, culturelles ou religieuses minoritaires car la loi de la majorité les condamnerait à ne jamais être représentées dans les instances politiques et il serait étrange de leur demander d'accepter au nom de la démocratie des lois qui iraient directement à l'encontre de leur identité. Il est donc important de souligner, comme le fait l'auteur, qu'existent d'autres types de pluralisme, c'est-à-dire que le respect de la diversité n'est pas obtenu par la réalisation d'un modèle unique dans les sociétés modernes. L'approche consensuelle offre une modalité originale d'appliquer le principe démocratique en construisant une « chaîne de participation » (p. 154) des divers groupes à la définition du bien commun. L'allégeance concordante à des valeurs communes permet de respecter une homogénéité culturelle sans faire obstacle à la reconnaissance mutuelle de l'existence de groupes aux frontières bien tracées, impliquant des classifications raciale, linguistique, religieuse ou ethnique avec leurs institutions propres aux niveaux éducatifs, sociaux, confessionnels ou autres. L'un des défis du siècle à venir sera de construire une société pluricommunautaire, c'est-à-dire qui élaborera des règles de comportement dans la société non en fonction du principe majoritaire mais reposant sur un « consensus puisant sa sagesse dans une mémoire collective, source de rationalité, de prudence, de réalisme, de solidarité, et de pragmatisme pour évaluer dans chaque situation le coût et le profit au moment le définir les intérêts communs ».
La création de gouvernements de nature consensuelle peut apparaître comme une entreprise démesurée ; cependant des tentatives en ont été réalisées avec plus ou moins de succès de la Malaisie à la Suisse, des Pays-Bas au Liban. L'histoire de cette nation est particulièrement exemplaire car elle « se situe au cœur de trois grandes controverse internationales : la controverse sur le partage du pouvoir, la controverse sur les chances du dialogue entre les religions, et la controverse sur la place des petites nations dans le système international aujourd'hui » (p. 83).
Le respect des autonomies ne doit pas conduire à l'anarchie ; il demande donc que soient respectées diverses conditions (p. 57-62) : la fonction de l'Etat ne doit pas être minimisée ; il lui revient de veiller à ce que soit respectée l'égalité entre les groupes et de la rétablir si besoin ; de plus, il doit empêcher les communautés de se replier dans un particularisme radical qui les isolerait du reste de la nation ; à cette fin il veillera à ce que les programmes scolaires soient établis en fonction des exigences du marché de l'emploi, de la possibilité de prévoir une équivalence des diplômes… La cohésion nationale implique tolérance et acceptation de l'autre dans sa différence. Le grand danger est de voir certaines activités devenir le lot sans partage de telle ou telle communauté car ce cloisonnement des territoires de la vie publique serait source de méfiance et d'insécurité. En un mot, il s'agit de créer une mentalité commune dans le respect des diversités afin que les institutions bureaucratiques ne soient pas un obstacle à la coopération intercommunautaire.
La construction d'un tel système consensuel ne va pas sans une révision des relations de la religion avec le politique. « Mais la reconnaissance d'un espace religieusement neutre, différencié des affaires politiques exécutives, et la limitation de la compétence des hommes de religion sont des présupposés de l'Etat » (p. 202) ; sa réalisation implique elle-même que l'Etat ne soit pas aux mains d'un groupe dominant mais qu'il soit perçu comme un lieu de rencontre pour tous le citoyens et tous les groupes.
La réflexion entreprise par l'auteur offre une large matière à réflexion à tous ceux qui se préoccupent du problème des minorités car elle unit connaissance théorique et expérience pratique. Elle sera particulièrement utile pour tous ceux qui, élevés dans la culture de la démocratie majoritaire, n'ont pas eu l'occasion de découvrir les possibilités d'une autre forme construite sur le consensus.
Joseph Joblin, S.I
Gregorianum, vol. 79 (1998), Fasc IV : Recensiones, pp. 786-787.
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