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La religion dans une pédagogie interculturelle
Il faut saluer en premier lieu la naissance d'une nouvelle collection lancée par l'Institut de recherches pédagogiques internationales de Francfort sous la direction de Wolfgang Mitter et de Theodor Hanf et consacrée à l'éducation dans les sociétés multiculturelles. En un domaine difficile et de plus en plus brûlant, il était urgent d'avoir un organe d'expression véritablement spécialisé. Il n'est pas sans signification que ce premier volume ainsi paru outre-Rhin soit rédigé en français.
Il faut saluer en second lieu le fait que soit enfin abordé de front et de manière totalement dépassionnalisée la question cruciale entre toutes de l'enseignement des données concernant les religions. Antoine Messarra était sans doute particulièrement bien placé pour le faire. D'abord parce qu'il est libanais, issue donc de la société multiculturelle la plus conflictuelle qu'on puisse imaginer, mais où malgré des années de guerre sanglante le désir de vivre ensemble ne s'est pas effacé, société où les différentes communautés en présence se définissent essentiellement par des paramètres religieux et où il est donc particulièrement important qu'elles arrivent à se situer correctement les unes les autres sur ce plan des croyances, des pratiques et des valeurs spirituelles. Messarra a ensuite l'avantage de bien connaître, de par sa formation, la problématique de la laïcité telle qu'elle a été développée en France. Enfin, il aborde cette question non en théologien ou en catéchète, mais en sociologue et en politologue. Il a soutenu il y a quelques années à Strasbourg une thèse d'Etat en tous points remarquable sur le système politique libanais.
Mais le sujet ainsi abordé dépasse de très loin le cadre du Liban. On sait qu'il connaît aujourd'hui en France un regain d'actualité. L'auteur part du constat suivant : « Alors que des religions en mutation sont omniprésentes en politique et que des pouvoirs publics et des associations s'inquiètent du phénomène des nouveaux mouvements religieux, l'éducation dans nombre de pays occidentaux et orientaux continue à extrapoler les religions de l'opération éducative ou à les circonscrire dans des cours religieux spéciaux ou dans l'histoire ancienne, mais en les ignorant délibérément dans les cours d'histoire, de littérature générale et de formation morale et civique. La pédagogie répond alors par le vide à un profond problème de société. La résurgence du religieux, les nouveaux mouvements religieux, les sectes et les intégristes ne peuvent que remettre en question, sur le plan pédagogique – et il s'agit ici de la pédagogie dite profane – l'idée d'une laïcité qui ne s'occupe pas de religion, l'excluant de l'étude générale des civilisations pour la restreindre, le cas échéant, à la catéchèse, ou pour la réduire dans des cours d'éducation civique à un problème général de tolérance et de non-tolérance interreligieuse » (p. 4).
De longs développements sont consacrés à l'évolution de l'idée de laïcité en France, ce pays servant de référence mondialement quand on parle d'une tradition de séparation entre le politique et le religieux, et non de coordination. En France même, il convient de comparer des époques différentes selon qu'elles étaient dominées par une laïcité de combat, de neutralité ou d'ouverture. Mais l'auteur montre aussi comment les mêmes problèmes étaient résolus en Allemagne, en Belgique, en Suisse et au Liban. L'analyse des manuels scolaires de certains pays européens prouve qu'on peut arriver à une confrontation réaliste des différentes traditions religieuses, sans escamotage et sans jugements de valeur. Une chose est certaine : ce n'est pas en entretenant l'ignorance en matière de religion ou en répandant un enseignement complètement aseptisé que l'on arrive au mieux à développer les aptitudes au discernement, à la différenciation réaliste et à la pacification des relations.
C'est donc à la fois à un problème de politique de l'éducation et de pédagogie générale que l'auteur entend s'attaquer. De fait, les manifestations contemporaines du phénomène religieux constituent pour les pédagogues un incontournable sujet de réflexion, quelles que soient leurs convictions personnelles. Ne constate-t-on pas qu'un type d'enseignement où prédominent mathématiques et technique prédispose à accueillir n'importe quelle proposition philosophique ou religieuse sans esprit critique ? Peut-on, sans un minimum de culture religieuse, comprendre le passé et maîtriser le présent ? L'exemple du Liban montre que l'ignorance de la réalité vécue, loin d'aboutir à son dépassement, entraîne son approfondissement dans la mémoire collective, faute de recul et de perception de sa dimension historique. « A cause de la méconnaissance du fait communautaire dans les manuels scolaires d'histoire, des histoires confessionnelles sectorielles, et souvent légendaires, se développent dans l'inconscient libanais, alors que la relation historique et factuelle dépouille les idéologies confessionnelles de leur impact et contribue à la reconnaissance de la légitimité historique des communautés sur le plan religieux » (p. 72). Les syncrétismes, les globalismes intolérants et les totalitarismes ont souvent pour point de départ l'inculture religieuse.
Bien entendu, cette restructuration des rapports entre pédagogie et religion que souhaite l'auteur doit être sérieusement fondée et menée avec mesure et délicatesse. A une école purement instrumentale, qui prétend ne fournir que des moyens, il faut en opposer une autre qui s'engage sur des valeurs de respect et de coexistence, sur un projet de société, sur des buts, des fins, sur ce qui est de l'ordre du sens. Une telle pédagogie exige que l'on respecte la spécificité du phénomène et des phénomènes religieux : qu'en face du sacré on adopte une attitude non plus rationaliste, mais scientifique ; que l'exposé prenne les données dans toute leur diversité, qu'il se situe dans l'optique propre aux adeptes des différentes religions, et qu'il ne craigne pas une confrontation des idéologies religieuses et philosophiques. « L'école, qui se comportait avec prudence et réserve, doit avoir plus d'audace pour parler de mystique, de méditation, de prière, de contemplation, autrement dit ne pas craindre la confrontation rationnelle. La tolérance est par excellence une règle de cohabitation dans un monde dont l'exiguïté, loin d'augmenter la fraternité entre les hommes, leur fait plutôt prendre conscience de leurs différences et suscite d'irritantes impressions de promiscuité (p. 101)... (Mais) la tolérance n'est pas un principe ultime, car l'intolérable existe lui aussi. Il y a un grand champ où la tolérance peut s'exercer, mais ce champ a des limites au-delà desquelles il ne faut nullement renoncer au conflit. On ne peut être tolérant à l'égard d'une idéologie qui prêche la xénophobie et justifie la torture. Il est des cas où prendre parti est non seulement légitime, mais indispensable » (p. 103).
Cette réflexion de quelqu'un qui se trouve au loin sur des questions qui nous touchent de près me semble bienvenue et décapante. Habile, mesurée, documentée, elle constitue, malgré la modestie de la présentation, une contribution intéressante à un débat toujours actuel parce que permanent.
Pierre Erny, Université des sciences humaines, Strasbourg
Nouvelle revue pédagogique, 1989, pp. 106-108.
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