La revue des étudiants en DESS Information et Communication de l'Université Saint-Joseph à Beyrouth (Liban), Promotion 2002

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Madeleine Gagnon

Mutilées, déracinées, humiliées, prostituées, exploitées, exclues ou encore battues. Chaque jour, de nombreuses femmes continuent d'êtres victimes de sévices dans de nombreux pays du monde, même les plus développés. La prostitution reste la première activité du crime organisé. Dans le monde, 140 millions de femmes ont subi des mutilations sexuelles et 1 femme sur 5 est un jour victime de violence physique.

Liban, Palestine, Israël, Bosnie, Kosovo, Pakistan et Sri-Lanka. L'écrivain et poète québécoise Madeleine Gagnon a parcouru pendant huit mois ces pays sur la trace des femmes qui vivent au cœur de ces conflits. Elle en a rapporté "Anna, Jeanne, Samia", un livre-témoignage où les mots font éclore de façon bouleversante les trop nombreuses perles de silence.

La plume d'une femme sur le combat des femmes

"Je ne fais pas de théories et je ne donne de leçons à personne. C'est un livre de témoignages".
"Anna, Jeanne, Samia" est à l'image de son auteur. A la fois troublant de fragilité et débordant de vie, d'humanité. Invitée par l'Aupelf à l'occasion de l'année de la Francophonie, Madeleine Gagnon était de passage au Liban pour nous présenter son dernier ouvrage. Entre les conférences à l'USJ et à l'UL, et les nombreuses interviewes, elle trouve le temps d'accorder un long entretien à Femme. A la table de l'Hôtel Alexandre où elle choisit de parler des tranches de vies des femmes qu'elle a rencontrées, sa voix se fait grave. Les doigts serrés, elle témoigne de leurs souffrances en prenant soin d'éviter tout misérabilisme. Un ton calme, rassurant, et teinté d'un optimisme poignant.

Madeleine Gagnon, d'où vous est venue l'idee de ce livre ?
J'étais avec ma collègue journaliste, Monique Durand, et l'on s'est dit qu'on avait envie de réaliser un projet. On s'est demandées ce qui avait caractérisé le 20ème siècle. On a retenu les guerres et la révolution des femmes. D'où l'idée de notre sujet, FEMMES et GUERRE, qui est né très spontanément. Car il faut dire que Monique Durand travaillait pour Radio-Canada qui lançait des projets pour le nouveau millénaire. Elle ne voulait pas partir seule mais avec une femme qui écrit. Et elle voulait que ce soit moi. Elle connaissait mon écriture depuis des années, avant même que l'on soit amies. On a donc été spontanément d'accord pour ce projet.

Vous étiez complémentaires finalement.
Oui, tout à fait.

Vous avez donc passe huit mois sur les traces de ces femmes dont vous parlez. Un tel projet nécessitait-il une préparation physique et mentale ?
Oui, beaucoup. Physique, mentale, mais aussi intellectuelle. Enormément de lectures de cartes géographiques, de documentation, sur la politique, l'histoire des peuples chez qui on allait. Des livres, des dossiers.. Ce fut une préparation de deux ans environ. Et physiquement, il fallait bien sûr être en forme, ne pas être malade, faire certains vaccins.

Et certainement se préparer à l'écoute aussi..
Oui mais cela c'est une préparation de longue haleine. J'ai été enseignante et Monique était journaliste-intervieweuse, donc c'est notre métier.

Comment se sont passées les rencontres avec toutes ces femmes qui vous ont fait confiance ?
Ma collègue journaliste a pris tous les contacts dans les pays. Et on a rencontré certaines spécialistes à Paris et chez nous à Montréal, à Amnesty International, qui se sont penchées sur ces questions des femmes et de la guerre, des femmes et de la violence, et elles-mêmes nous ont donné des noms. Sur place il fallait que les gens parlent en français pour la radio, donc de fil en aiguille on a eu les contacts par les départements de langue des universités ou par les alliances françaises. Mais par exemple notre personnage principal en Bosnie est une jeune fille croisée par hasard à l'université de Sarajevo. Elle cherchait une salle et s'est mise à nous parler en français et à nous raconter des choses incroyables..

Pensez-vous que ces femmes se sont livrées à vous plus facilement justement parce que vous étiez une femme ?
Probablement. Et aussi parce que nous avions un équipement très léger. Ma collègue travaillait avec un tout petit appareil, et j'avais juste un carnet caché dans ma poche. Avant de partir, une équipe TV voulait partir avec nous pour faire un film mais on a refusé. Un jour à Sarajevo, justement avec la jeune fille, j'ai porté le voile, par solidarité avec elle, et elle m'a certainement raconté plus de choses que d'ordinaire. On ne venait pas arracher des confidences et je crois que toutes ces femmes l'ont compris.

Anna vous le dit d'ailleurs. Elle sent qu'elle peut avoir confiance.
Oui, plusieurs fois. " Parce que tu es poète ". Elle aime beaucoup la poésie. Elle m'a dit que les poètes construisent leur demeure sur le doute ; c'était très beau.

Anna, Jeanne, Samia, vivent toutes d'insoutenables souffrances, comme le viol de guerre pourtant condamné comme crime contre l'humanité, mais qui est toujours une arme de guerre. Parlez-nous de l'absence de liberté d'expression du corps. Oui; le viol de guerre est aujourd'hui considéré comme crime contre l'humanité. Il est admis que le viol est considéré comme arme pour détruire l'ennemi. C'est une arme génocidaire dans un sens. Le sexe devient fusil. Lorsqu'on parle de la liberté d'expression de la parole et de l'écrit; tout le monde est alerté : Reporters sans Frontières, Amnesty.. Mais il faudrait faire le même travail pour la liberté d'expression corporelle qui est a la base de l'expression verbale.

Vous avez rencontré des victimes, mais aussi des combattantes nourries du désir de vengeance..
Des combattantes contre l'ennemi, quel qu'il soit, et qui ont été capables de prendre les armes. On en a rencontrées au Liban. Et Souha Béchara à Paris.

Est-ce-que la haine n'est pas intimement liée à l'amour chez ces femmes qui vivent la guerre ?
C'est comme ça dans la vie en général, mais c'est justement une question que j'explore dans le chapitre sur le Liban, lorsque je parle de la guerre de l'intime, de la guerre entre soi et soi-même, entre soi et l'autre. C'est très proche de ce que l'on appelle la pulsion de vie et la pulsion de mort.

Dans tous ces pays dévastés que vous avez traversés, la reconstruction des immeubles avance à grands pas. Mais qu'en est-il des êtres ?
Ce sont des laissés-pour-compte. Sauf que dans certains pays les ONG aident beaucoup, mais ce sont surtout les femmes qui vont dans ces groupes de paroles en Bosnie au Kosovo, en Palestine. Je pense qu'il y en avait peu au Liban.

Vous parlez longuement du Liban où la violence coule actuellement sous la cendre, selon Liliane Ghazaly, psychanalyste libanaise que vous avez rencontrée.
Oui, cela, je l'ai ressenti et j'en parle dans le livre. Presque toute les femmes rencontrées nous ont dit que l'on ne sait pas quand la guerre a commence ni même si elle est terminée. C'est une phrase que l'on entend énormément.

L'écriture permettrait-elle pour ces femmes de mettre des mots sur leurs maux ?
Oui, je le pense. Pour les hommes aussi. Il est important de cultiver la parole. De mettre des mots pour que le refoulé puisse resurgir au lieu de rester souterrain.

Le mot guerre nous fait penser aux conflits. Mais ces femmes - et toutes les femmes - vivent aussi et surtout des guerres intérieures, bien plus dévastatrices.
Toutes. Mais dans les pays en guerre on peut dire plus peut-être plus facilement "Ce n'est pas mon problème; le problème c'est la guerre". L'enfer c'est les autres. Le mal n'est pas en moi. Quand vient la paix, l'Homme est face à ses contradictions. La violence est toujours présente entre les êtres.

Après cette expérience, vous êtes rentrée en Europe d'où vous témoignez pour toutes ces femmes qui vous ont souvent demandé de parler.
Quand on est parties, tout le monde nous disait qu'on aurait des difficultés à récolter des témoignages. Mais ça a été le contraire. Les femmes voulaient parler. Et l'on n'a rien fait pour les forcer. C'est une question d'attitude. Nous étions très discrètes et très pudiques. Elles ont compris qu'elles avaient en face d'elles une oreille qui les écoutait et qui ne les trahirait pas, ne les jugerait pas.

Vous leur rendez hommage, mais qu'attendent-elles aujourd'hui des instances internationales et des opinions publiques ?
Elles ont dit de tout dire. Elles demandent que les gens comprennent, d'abord, et c'est déjà beaucoup. Que les gens de l'ouest, comme elles disent, sachent ce qu'elles sont entrain de vivre. Alors que parallèlement, en occident, on débourse des sommes astronomiques pour des sociétés de loisirs..

Votre livre touchera très certainement des lectrices occidentales qui vivent des équivalences dans leur quotidien, battues ou exclues..
J'espère. J'ai beaucoup parlé du livre en France et au Canada et beaucoup de femmes sont venues me voir pourparler de leurs problèmes. On est en paix mais il y a beaucoup de violence - domestique, notamment.

Une leçon de courage et d'humanité, finalement. C'est ce que l'on peut retenir de votre ouvrage.
De courage extraordinaire, oui. Et de vie. Le plus bel exemple je crois - et il y en a beaucoup - est une jeune femme en Bosnie qui tous les jours, alors que son homme avait disparu, se maquillait. Quand nous lui avons demandé pourquoi, elle a répondu : "Je voulais être belle pour que l'humanité continue à vivre". Elle se préparait chaque jour et traversait la rue des "snipers" à Sarajevo pour se rendre à l'université. Son but dans la vie était de témoigner de la connaissance et de la beauté. Pour elle c'était le maquillage - c'est une allégorie. Pour une autre, c'était faire cuire son pain pendant que les bombes tombaient; ou aller chercher de l'eau.

Ce voyage-périple n'était-il pas pour vous-aussi un voyage intérieur, de femme, de mère, d'épouse ?
Oui, de mère, d'individu, d'écrivain qui veut toujours être en connexion avec l'autre en soi. C'est dans le chapitre sur le Liban où je vais le plus loin sur cette question. Car la guerre civile - la guerre de l'intime - m'a ramenée à moi, aussi. Je le dis dans mon livre, il fallait partir très loin, rencontrer l'autre, pour finalement rencontrer l'autre en soi. C'est la phrase de Rimbaud, Je est un autre.

Propos recueillis par Sarah Briand




©USJ, 2002