La revue des étudiants en DESS Information et Communication de l'Université Saint-Joseph à Beyrouth (Liban), Promotion 2002

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Violence verbale

Invitée du Salon du Livre français, Linda Lê était membre du jury du Prix des Cinq continents de la Francophonie. Elle venait également signer ses ouvrages, dont Les Aubes, son dernier livre, ou encore son essai Tu écriras sur le bonheur. Un titre volontairement en décalage avec la plume incisive de cette jeune française d'origine vietnamienne.

Linda Lê fait partie de la vague de ces jeunes écrivains français bourrés de talent mais s'en détache par son côté insaisissable. Plus jeune auteur du Salon " Lire en français et en musique ", la plus française des vietnamiennes ou la plus vietnamienne des françaises refuse toute étiquette, toute définition de son œuvre qui la limiterait dans sa chair même.

Née en 1963 à Dalat, au Vietnam, elle est après la chute de Saïgon rapatriée en France à l'âge de quatorze ans avec sa mère et ses trois sœurs. La jeune Linda commence à écrire. Tôt, très tôt. Et signe son premier roman à vingt et un ans. A partir de là, il est facile pour les critiques d'y voir en filigrane de tous les textes qui suivront une littérature de l'exil. Un bien grand mot pour l'auteur qui refuse un tel enfermement pour pouvoir évoluer. Et respirer surtout, par les mots. Elle confie ainsi après la table-ronde à laquelle elle a participé aux côtés de Vénus Khoury-Ghata, JMG Le Clézio, Andreï Makine, Leïal Sebbar et bien d'autres : " Toute définition me gêne, même le terme de francophonie ". Pourtant la langue française est bien là, présente non seulement dans les mots de Linda Lê, dans leur essence, mais aussi dans le fond de ses textes, dans leur trame même qui ne fait qu'un avec la forme, indissociables selon elle.. Sa plume lacère la langue pour en extraire une essence rare, reflet de tous les deuils que l'auteur avait en elle. Les titres sont souvent noirs : Les évangiles du crime (1992), Lettre morte, Calomnies (1993).. mais ils sont signes d'un déchirement intérieur qu'elle s'efforce d'exorciser. " Ecrire dans une langue qui n'est pas la sienne, dit-elle souvent, c'est faire l'amour avec un cadavre ".

Son titre Voix (1998) et celui de son dernier ouvrage, Les Aubes (2000), sont peut-être les prémices d'une aube à venir, d'une verve moins violente qui reflette l'autre facette de l'auteur. Ce dernier ouvrage baigne dans la violence, dans la souffrance à vif, mais il est en même temps teinté de sensualité dans une dualité presque parfaite. On glisse de la haine à l'amour, la frontière entre les deux étant si infime, et si intime. Les narrateurs de Linda Lê sont souvent des pélerins plongés dans un parcours initiatique qui vise à une libération du désir ou de l'amour. Des êtres qu'elle dessine sans contours mais qu'elle voit comme étant " en quête des origines, mais pas seulement des origines familiales ou généalogiques ". Plutôt à la recherche d'un paradis perdu.
Une quête que l'on peut aussi retrouver dans Tu écriras sur le bonheur, un essai titré au futur qui tourne définitivement le dos à la noirceur d'un passé que l'auteur s'efforce d'exorciser. Il fait le lien, par contre, entre un monde idéalisé et coloré et les pages d'écrivains que Linda Lê chérit au plus profond d'elle-même. Des noms tous étrangers qu'elle se plaît à égréner : Paul Nizon, Kôbô Abé, Henry James, Marina Tsvétaeva, Knut Hamsun, ..Une façon de se rattacher, peut-être, à ce tourbillon de mots mis en commun que l'on nomme littérature. Mais aussi un hommage certain à tous ces hommes et ces femmes. " C'est un ouvrage un peu particulier, confie-t-elle, j'avais tout simplement envie de réunir des textes sur les auteurs que j'ai aimés ".

Simplicité apparente du fond, donc, mais aussi de la forme qui résulte pourtant d'un travail presque chirurgical sur les mots pour trouver celui qui sera le plus juste, qui réunira à la fois le sens et le son adéquats pour ce que Linda Lê veut signifier. Dureté, droiture, et justesse, mais aussi sensualité de la forme, calme et douceur. Tels sont les substantifs que l'on peut non pas donner comme définition de la plume de Linda Lê mais plutôt poser sur ses ouvrages. Deux facettes à première vue contradictoires qui pourtant la caractérisent et qui viennent certainement de la pluralité des cultures qu'elle transporte, de la dualité des langues. Et c'est justement l'étrange secret de la francophonie.

Sarah Briand




©USJ, 2002